Couverture du guide

"Hautes vallées de Savoie, le guide"
Monum, éditions du patrimoine,
12 €




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Des communautés agricoles sont attestées au IIIe millénaire avant notre ère. C'est surtout à l'âge du fer, en haute Maurienne, que l'art rupestre connaît un développement spectaculaire. Les représentations figuratives, symboliques et abstraites se multiplient (Saint-André-de-Modane, Sollières, Aussois, Lanslevillard). Le seul mégalithe, hors les pierres gravées, se trouve au col du Petit Saint-Bernard. Il s'agit d'un "cromlech" daté de l'âge du fer, reconstruit au XIXe siècle.



La période gallo-romaine a laissé en Tarentaise des vestiges liés à la capitale des Alpes Graies, Axima (Aime), siège d'un procurateur sur la voie romaine Milan-Vienne. Le pays "Ceutrons" avait déjà un passé et les dernières fouilles exécutées dans la nef de l'actuelle basilique d'Aime ont révélé l'existence de deux édifices antérieurs superposés. Le plus ancien, peut-être un temple romain du Ier siècle à l'origine, a servi d'église primitive aux premiers chrétiens; le second date de la période mérovingienne. Les fouilles ont également révélé l'existence d'un ancien oppidum avec "mur gaulois" sur la colline Saint-Sigismond, site occupé dès le Néolithique recouvert au Ier siècle par un temple romain puis par un castrum et une basilique funéraire paléochrétienne. Des fouilles récentes ont également mis au jour un forum au pied de la colline ainsi que diverses pierres d'autels dédiées en particulier au dieu Mars.



Du Moyen Age, il reste des édifices religieux et militaires. Les églises les mieux conservées datent de l'époque romane. Saint-Martin d'Aime en est le plus beau fleuron (début du XIe siècle). De plan basilical avec absides, absidioles et crypte sous le chœur de forme carrée, elle représente sans doute un spécimen du premier art roman méditerranéen. Classée monument historique depuis 1865, elle a conservé de belles peintures murales à dominante rouge et ocre du début du XIIIe siècle.
L'art roman est également représenté par l'ancienne église prieurale de Saint-Pierre d'Extravache dont la partie la plus ancienne, l'abside, remonte au XIe siècle, et par le chevet de l'église de Sainte-Marie de Cuines. On peut retenir aussi du XIIe siècle le portail roman tardif de l'église de La Chambre. La cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne remonterait à l'époque de la fondation du diocèse de Maurienne au VIe siècle. Elle est un bel exemple d'adaptation aux différentes périodes artistiques: murs et baies romanes, crypte du XIe siècle, voûtes gothiques, cloître du XVe siècle, fresques du XVIe siècle, autels baroques et porche néoclassique en font un ensemble composite... Pour le XVe siècle, il faut noter également les intéressantes fresques narratives de la chapelle Saint-Grat à Vulmix en Tarentaise, celles de la chapelle Saint-Antoine à Bessans et de la chapelle Saint-Sébastien à Lanslevillard édifiée en I446. La féodalité a laissé dans les vallées de solides édifices conservés de façon inégale comme la tour Montmayeur à base carrée du début du XIIIe siècle à Aime, le château de la Bathie en basse Tarentaise (XIIe-XVe siècles) ou encore celui d'Epierre en basse Maurienne (XIVe-XVe siècles).



Les églises des hautes vallées savoyardes construites ou reconstruites après 1630 pour faire face à l'accroissement de la population demeurent humbles d'aspect mais éclatent à l'intérieur des fastes du Baroque: triomphe de l'imagerie, du détail, des dorures et des trompe-l'œil qui mettent l'au-delà à la portée des imaginations campagnardes. Des artistes locaux pour la Maurienne et franc-comtois ou valsésians pour la Tarentaise et le Beaufortain, sans aller jusqu'à l'extravagance du Baroque italien, ont sculpté des retables dorés ou polychromes à la symétrie calme et élégante. Lanslevillard, Termignon, Avrieux pour la Maurienne; Peisey-Nancroix, Hauteville-Gondon, Champagny pour la Tarentaise; Beaufort, Hauteluce, Queige pour le Beaufortain; Saint-Nicolas-la-Chapelle et Flumet pour le val d'Arly ne sont que quelques-uns des centaines de retables qui illuminent les sanctuaires payés par les communautés et les émigrants dans un élan collectif de ferveur manifeste jusqu'aux oratoires qui bordent les sentiers ou aux chapelles gardant les alpages, au pied des glaciers. En Tarentaise et Beaufortain, des clochers à bulbe d'inspiration orientale s'harmonisent parfaitement avec les formes contournées de l'art baroque: Bozel, Landry, Bellentre, Hauteluce.



1815 marque le retour de la Savoie sous l'autorité du gouvernement sarde. De nombreuses églises endommagées sous la Révolution sont reconstruites et agrandies. Avant 1860, c'est le style néo-classique -appelé sarde- qui prévaut sous l'influence de Turin où règne le roi de Piémont-Sardaigne. Seule la façade transmet le message stylistique et constitue un monument à part entière où le jeu des courbes baroques laisse place à une composition orthogonale. Le modèle le plus fréquent comporte trois niveaux séparés par des corniches. La porte est encadrée de pilastres supportant un entablement complet. Assez peu représenté dans les hautes vallées, le style néoclassique est illustré parfois par quelques éléments seulement, dans les églises de Lanslebourg, Saint-Michel, Bonvillaret, Les Chavanes, Montricher, Saint-Alban-les-Villards pour la Maurienne, Bourg-Saint-Maurice pour la Tarentaise. La Barrière de l'Esseillon en Maurienne est érigée pour contrôler la route du Mont-Cenis, grand axe transalpin, entre 1817 et 1834, face aux éventuelles visées de la France. Implanté sur les hauteurs d'Aussois, le dispositif comprend cinq forts dont le fort Marie-Christine, point culminant de l'ensemble. Il se caractérise par une architecture en élévation de type "Montalembert" (défense perpendiculaire et forts détachés à flanquement mutuel-réciproque). Ces immenses bâtiments n'ont jamais été utilisés autrement que pour le stationnement de garnisons et comme "royales prisons" anti-libérales. Ils ont été conservés en grande partie.



Entre 1890 et 1905, la seconde révolution industrielle relance l'activité grâce à l'hydroélectricité et aux industries électrométallurgiques, électrochimiques et électrotechniques ; l'économie rurale se modernise lentement. Ces industries implantées à proximité des chutes d'eau sont un moteur du développement de l'Entre-deux- guerres. De nombreuses installations voient le jour notamment à Saint-Jean-de-Maurienne, Saint- Michel-de-Maurienne, à Bourg-Saint-Maurice, au Planay et dans le bassin d'Aigueblanche entre Moûtiers et Albertville. La houille blanche se développe également fortement dans le Beaufortain et à Ugine.
La crise économique des années Trente touche les industries traditionnelles mais l'activité reste soutenue dans les secteurs électrotechniques et alimentaires. En réponse aux séquelles démographiques de la Grande guerre et aux lois sociales, la paysannerie opte pour la double-activité qui freine l'exode rural mais l'industrie minière périclite.
Suite à la nationalisation de 1946, de grands aménagements hydroélectriques alpins réorientent la production et la distribution de l'énergie électrique à l'échelle nationale et internationale dès les années 50 : les grands barrages voient le jour entre la fin des années 40 et les années 60. A noter les quatre barrages du Beaufortain - La Girotte, Roselend (qui alimente la Centrale de La Bathie), La Gittaz, Saint-Guérin -, celui de Tignes en Haute-Tarentaise ou encore Aussois et le Mont Cenis pour la Haute-Maurienne.


Les stations de sports d'hiver s'inscrivent dans l'histoire du tourisme en montagne. Après les premières démonstrations de l'intérêt militaire et sportif du ski à la fin du XIXe siècle, leur développement commence en France dans l'Entre-deux-guerres, lorsque naît la villégiature hivernale. Celle-ci se pratique dans un premier temps dans des sites, déjà dédiés au tourisme estival, qui s'adaptent à la pratique des " sports d'hiver " à l'image de Valloire, de Val d'Isère ou d'Arêches-Beaufort. Les " chalets pour skieurs ", dessinés à cette époque, sont d'inspiration " régionaliste " et évoquent les constructions paysannes.
Mais la Première Guerre mondiale et surtout la crise de 1929 précipitent le déclin de l'aristocratie européenne, première cliente de ces stations. De nouvelles demandes émergent : les temps de vacances augmentent, et à partir de 1936 des congés payés sont accordés à tous les salariés. Dans un premier temps, les bourgs de montagne s'emploient à accueillir de nouvelles clientèles, mais déjà, à partir d'exemples pionniers, on réfléchit à la construction de stations nouvelles pour recevoir, à des fins éducatives et sociales, ces nouveaux publics.
Après-guerre, les récits d'alpinisme participent à la construction d'une nouvelle vision héroïque de la montagne. Elle devient un territoire de conquêtes et d'innovations, un espace que l'on qualifie désormais de " vierge " pour mieux se l'approprier. Cette image lui vaut la faveur de visionnaires, d'architectes et d'urbanistes qui trouvent avec la politique de la Reconstruction l'occasion d'appliquer leurs théories progressistes à des ensembles à l'architecture désormais résolument moderne. Lancée dès 1945, Courchevel est la première station construite ex nihilo. Elle est le banc d'essai d'une politique nationale d'équipement de la montagne pour le ski, légitimée par la crainte d'une désertification de la montagne. Un modèle d'aménagement est créé : la station " intégrée ",fondée sur le partenariat entre l'État et des promoteurs privés (La Plagne, Les Arcs, Tignes, Les Menuires, Val Thorens en sont des exemples). Mais dès les années 1970, le Plan Neige est critiqué : imposition de modèles urbains en montagne, non considération des populations locales, démarche autoritaire de grands commis de l'Etat...


En 1977, la procédure des Unités Touristiques Nouvelles marque la fin du modèle intégré. L'équipement de la montagne cède le pas à l'aménagement de la montagne. Les populations locales essaient de reprendre les rênes, les maires acquièrent de nouvelles responsabilités, les spécificités montagnardes sont reconnues par la Loi Montagne. La fin des Trente Glorieuses et la diffusion du discours écologiste expliquent le désir d'un " retour aux sources " qui pousse les citadins à redécouvrir l'aspect bucolique de la montagne.
L'apparition à Valmorel en 1976 d'une architecture pastiche témoigne d'un imaginaire de la montagne, (re) devenue un refuge. Sont alors revivifiés ou recréés des volumes, des savoirfaire, des décors qui renvoient à un passé mythifié. Cette mode architecturale semble répondre aux désirs d'exotisme des citadins, mais quelle image renvoie-t-elle aux montagnards ?
Le retour au bâti vernaculaire ne risque-t-il pas à terme de provoquer la banalisation de cette architecture de loisirs ? Qui détient le pouvoir décisionnel ? Quelle liberté ont les élus locaux face aux acteurs économiques ? Quel avenir se dessine en montagne ? Les stations de l'après-guerre vieillissent, comment les réhabiliter ? Aujourd'hui éléments vivants d'un patrimoine commun, les stations de sports d'hiver sont autant de témoins des mutations économiques, sociales et culturelles de la montagne du XX e siècle. Comment se posent les questions de l'identité et de la culture montagnardes de demain…